Je suis pour la liberté, la
démocratie, la solidarité.
Je suis contre la violence,
l'injustice, la malhonnêteté.
Mais je ne suis pas Charlie.
Je veux bien défendre la liberté
d'expression, la liberté de culte et la liberté au sens large tant
qu'elle n'empiète pas sur celle d'autrui, mais pas au nom des
adeptes de l'humour pipi-caca, lourdingue et bas de plafond.
Si les tragiques événements de la
semaine dernière peuvent motiver ce qui reste de la rédaction de
Charlie Hebdo (et ceux qui la rejoindront) à poursuivre
l'impression de blagues à deux balles, tant mieux pour eux. Et tant
mieux pour eux également si les mêmes tragiques événements ont
pour effet de booster – provisoirement sans doute – les ventes du
magazine.
Charlie, je m'en fous. De mon
point de vue, ce journal est à l'humour ce que le bidet est à la
salle de bain ; alors qu'il paraisse ou disparaisse, je n'en ai
rien à battre. Je ne lui souhaite ni bien, ni mal ; pas plus
que je n'en ai jamais souhaité à ceux qui l'ont fait vivre des
années durant avec une opiniâtreté qui, quelque part, peut forcer
le respect voire l'admiration ; mais je ne vais pas pleurer. Pas
pour Charlie Hebdo.
Même si on nous bassine avec des
recommandations du genre « ne faisons pas d'amalgame » ou
« ne faisons pas le jeu de l'extrême droite », je ne
vais pas, moi, participer à l'ivresse d'une foule qui voudrait faire
d'un journal plus bête que méchant un symbole de liberté et de
démocratie. C'est aussi de l'amalgame.
Je ne vais pas non plus prétendre
« qu'ils l'ont bien cherché » parce que, tout compte
fait, étaler la bêtise et la férocité au prétexte de faire rire,
ça n'est jamais que des mots et ça ne vaut rien de plus, même si
les mots peuvent souvent blesser.
Ce qu'ils ont publié dans Charlie
s'est, de nombreuses fois, enlisé dans le mauvais goût. Pas de quoi
incendier des locaux ou massacrer le personnel à l'AK-47, certes,
mais pas davantage de quoi ériger l'irrespect en symbole. Je n'ai
rien contre ces gens qui dessinent, qui écrivent ; ils ont le
droit d'exprimer leurs opinions, de traiter les autres de cons, de ne
pas aimer qui ils veulent et de les caricaturer pour le montrer. Si
ça les amuse et si ça amuse leurs lecteurs, pourquoi pas ?
Mais j'ai une autre conception de la
liberté d'expression.
Je suis pour les valeurs humaines, le
respect d'autrui, la démocratie. Je suis pourtant rarement le
dernier à me moquer de certains personnages, mais ça ne vise que ce
qu'ils font ou ce qu'ils disent. Pas ce qu'ils sont.
Je ne suis pas Charlie.
En y réfléchissant un peu, on peut
penser que, dans cette pénible affaire, des hommes et des femmes
sont morts en héros ou en martyrs – à chacun de choisir les mots
qu'il préfère. Les tarés qui tirent à balles de guerre sur les
gens au nom de leur Dieu sont persuadés de faire leur devoir avant
de mourir en héros ; les policiers qui interviennent ou sont
pris pour cible ont le droit de considérer qu'ils accomplissent des
actes de bravoure au nom de la sécurité de la population ; les
journalistes qui continuent à se moquer de tout et de tous en dépit
des menaces et finissent sous les balles de terroristes peuvent eux
aussi être pris pour des martyrs sacrifiés au nom de la liberté
d'expression.
Tout le monde devrait être content, en
réalité, parce que quand on songe que tous ces gens auraient pu
mourir plus tard, dans leur lit, comme des êtres ordinaires... on se
dit qu'ils auraient seulement eu droit, pour certains, à quelques
lignes dans les journaux, à un entrefilet dans les médias, à une
petite émission rétrospective ou à une exposition commémorative
dans le meilleur des cas ; quant aux autres, ils seraient morts
dans l'indifférence générale et auraient été ensevelis un jour
de pluie dans un vague cimetière de province en présence d'une
poignée de proches vêtus de sombre et aux yeux baissés sur le bout
de leurs chaussures. On serait bien loin, dans tous les cas, de la
journée de deuil national.
(Edit : Comme un lecteur me le fait justement remarquer, je suis moi aussi bête et méchant, dans le paragraphe ci-dessus. Et je suis, moi aussi, comme j'en parle ci-après, généreux en contradictions. Mon but n'était pas de me moquer des malheureuses victimes des attentats, ni de choquer qui que ce soit. Si c'est le cas, je vous prie de bien vouloir m'en excuser.)
Nous vivons une époque formidable.
D'un côté on nous pond des lois
contre le racisme, la xénophobie et l'antisémitisme ; on
censure des spectacles comiques parce qu'ils ne font pas rire
certaines personnes ; on intente des actions en justice contre
les auteurs de propos diffamatoires sur les réseaux sociaux... et de
l'autre on défile dans les rues – politiciens et chefs d'État en
tête de cortège – pour défendre la démocratie et ériger en
symbole de liberté d'expression un hebdomadaire qui, au nom de
l'humour, caricaturise et insulte tout et tout le monde à grand
renfort de blagues de mauvais goût.
Pourquoi s'étonner, dès lors, que ces
contradictions dignes de notre société bien pensante ne soient pas
unanimement appréciées ? Comment ne pas admettre qu'une
flatulence à Paris puisse déclencher un ouragan dans une autre
capitale ?
Engoncés dans notre morale d'un autre
âge et dans notre conviction de détenir la Vérité, nous sommes
dépassés par un Monde que nous avons transformé avec notre
technologie, nos télécommunications, notre soif du sensationnel,
nos vidéos qui « font le buzz » et notre mépris envers
ceux que nous ne connaissons pas. Notre Sainte Liberté d'expression
est assujettie à une morale à l'élasticité variable qui fait fi
des sensibilités et des cultures autres que la nôtre.
Les inégalités, nous les avons
créées. Nous fabriquons nous-mêmes les balles et les gilets
pare-balles, les bombes incendiaires et la trousse de pharmacie. Nous
vendons des flingues et des munitions, puis nous organisons des
missions humanitaires en nous émouvant du respect du cessez-le-feu
qui permettra aux équipes médicales d'intervenir. Nous inventons la
haine et nous votons des lois pour l'interdire, nous prônons la
solidarité et nous agissons en égoïstes, nous voulons sauver la
planète mais nous refusons d'en payer le prix, nous faisons la
guerre aux autres pour imposer nos valeurs, mais nous sommes
incapables de cohérence et de justice. Nous voudrions interdire
d'interdire, mais seulement quand ça nous arrange. Nous ne sommes
que contradictions.
Et maintenant, nous faisons d'un canard
minable et de ceux qui le concevaient un symbole de tolérance et de
liberté ; et ceux-là mêmes qui nourrissaient envers ledit
périodique autant d'affection qu'on peut en éprouver pour une
maladie honteuse s'emparent aujourd'hui de son image et défilent en
tête de cortège avec un opportunisme qui laisse pantois !
Mais je comprends. C'est une réaction
habituelle car, comme le chantait Georges Brassens, « les morts
sont tous de braves types ».
Eh bien non, mille fois non ! Je
ne rejoindrai pas le troupeau.
Je suis pour la liberté, mais je ne
suis pas Charlie.






