jeudi 13 novembre 2014

On n'en a pas fini avec les actus à la con !

Je ne sais pas si vous avez entendu parler de ça ou si vous l'avez lu dans le canard, mais les États-Unis et la Chine envisagent de réduire leur pollution. Incroyable, non ?
Bon, les States, ce n'est pas pour tout de suite, quant à la Chine, elle prévoit d'arrêter de polluer de plus en plus vers l'an 2030 ou quelque chose comme ça. Sans doute qu'ils ont remarqué qu'à la longue, leurs flatulences seront plus agréables à respirer que l'air ambiant.

Nous faisons les fiers, ici, en Europe occidentale ; nous donnons des leçons, mais il me semble que, question pollution, on a déjà donné. Et avant les autres. Parce que notre industrie lourde du milieu du vingtième siècle, ça n'envoyait pas que des effluves d'eau de rose dans l'atmosphère !

Chez nous, en Belgique, on parle de black-out. De coupures d'électricité par manque de puissance de production de nos centrales, au plein cœur du prochain hiver. Electrabel – société productrice d'électricité passée aux mains du privé et propriétaire des centrales nucléaires – nous annonce même que le prix de l'électricité pourrait doubler, prochainement. Manquent pas de culot !

Alors, pour ceux qui ne sont pas au courant, j'explique.

Pendant de longues années, on nous a expliqué à nous, Belges moyens, que notre électricité domestique coûtait beaucoup plus cher que chez nos voisins parce qu'il fallait amortir les nouvelles centrales nucléaires ; mais que bientôt elle coûterait beaucoup moins cher, résultat de nos sacrifices financiers consentis pour installer l'outil de production.

Ensuite, comme c'était toujours très cher en dépit de l'amortissement des centrales, on a privatisé le secteur – pardonnez le mot – en nous disant que ça permettrait de faire jouer la concurrence et qu'au final, le consommateur obtiendrait son énergie électrique à meilleur prix.

Actuellement, c'est toujours cher mais, nous explique-t-on, c'est à cause des écologistes qui ont fait voter la « sortie du nucléaire » et le démantèlement, à moyenne échéance, des centrales nucléaires qui fonctionnaient si bien (entendez : qui rapportaient de gros dividendes aux actionnaires). Résultat, on manque de centrales, on ne produit pas assez et il faut acheter l'énergie manquante à l'étranger (qui a, lui, de belles centrales nucléaires qui sont la seule bonne solution).

En réalité, nous avons en Belgique plusieurs réacteurs à l'arrêt parce qu'ils sont défectueux et menacent la sécurité de la population, en dépit des récriminations des patrons d'Electrabel qui nous répètent que non, ça n'est pas dangereux.

L'installation d'un gouvernement de droite libérale redonne enfin de l'espoir aux tenants du nucléaire : on pourrait prolonger la durée de vie des centrales. Nécessité oblige, parce qu'on n'a pas d'autre solution pour répondre à la demande, à court et moyen terme.

Évidemment, quand Electrabel ponctionnait le gogo avec ses tarifs outranciers et redistribuait généreusement les bénéfices à ses actionnaires en croyant que « ça allait durer toujours », Electrabel n'investissait dans rien du tout : ni dans l'énergie verte, ni dans d'autres moyens de production, ni dans la modernisation de ses centrales à présent presque toutes obsolètes.

Et maintenant, on nous demande de casquer une fois de plus, en agitant la menace de coupures intempestives pour bien effrayer le pauvre consommateur ; et puis en lui redisant qu'il n'y a pas mieux que le nucléaire. Que les éoliennes, ça gâche le paysage. Et puis, que ça rend les vaches malades ! Et que le photovoltaïque, c'est improductif à cause de notre météo de merde. Et que ça coûte trop cher à cause des certificats verts que ces crétins d'écologistes ont promis à ceux qui investissaient et qu'on ne peut plus payer à présent, faute de moyens.

On ne précise pas qu'une grande partie de ces certificats sont « bouffés » par des sociétés qui ont flairé la bonne affaire en installant à leurs frais des panneaux solaires chez les particuliers et en gardant pour eux les fameux certificats verts. Eux sont bien servis, naturellement.

Et puis, que voulons-nous d'autre que le nucléaire ? Des centrales au charbon, comme en Chine ? Ils polluent, en Chine. En ville, il faut mettre des masques respiratoires...

Ah ! La Chine. On y revient. À défaut d'en sortir facilement, d'ailleurs.

Mais dès qu'on parle de la Chine, on songe à la démocratie. J'ai entendu récemment que le nombre de pays « démocratiques » serait en hausse constante. J'ai mis les guillemets à « démocratique », parce que tout le monde sait que « démocratie » signifie « cause toujours », alors que « dictature » veut dire « ferme ta gueule », comme nous l'expliquait Coluche.

En réalité, j'ai de plus en plus l'impression que la démocratie fout le camp, même si le nombre de pays s'appuyant sur un régime qu'on dit démocratique a tendance à augmenter. Il suffit de se brancher sur YouTube, par exemple, et d'y revoir de vieux sketches du précité Coluche, de Pierre Desproges et même de Michel Leeb pour se rendre compte que la liberté d'expression a pris un sacré coup dans l'aile. On ne peut plus parler des races, des religions, des nationalités – même pour rire – sans risquer un procès pour racisme, xénophobie ou antisémitisme.

On ne peut même plus appeler « sourd » un sourd, « aveugle » un aveugle et « handicapé » un handicapé. Comme si ça changeait quelque chose à son état de dire « malentendant », « malvoyant » ou « moins valide » !

Tant qu'on nous occupe avec de telles cornichonneries, on ne parle pas trop des méfaits du capital. Enfin, si, quand même un peu : depuis le temps qu'on sait que le Luxembourg est un paradis fiscal, maintenant on ose même le dire tout haut. Et citer les noms de ceux qui en ont lâchement profité. « En toute légalité », se récrient-ils.

Oui, en effet. Leurs magouilles n'avaient rien d'illégal.

D'immoral, ça, c'est une autre affaire.

Pendant ce temps-là, nos nouveaux penseurs du gouvernement belge de « centre droit » nous sortent sans rire de nouvelles idées pour réaliser les indispensables économies : modération salariale, saut d'index et, surtout, chasse aux fraudeurs. Pas les gros fraudeurs, non. Les petits, les malheureux qui bossent un peu en noir pour arrondir les fins de mois difficiles ; et puis les chômeurs qui sont faussement domiciliés ici pour toucher les allocations réservées aux isolés, alors qu'ils vivent là et devraient être considérés comme cohabitants. Et savez-vous comment ils envisagent de vérifier ? Au moyen des factures d'électricité ! Si, si.
Mais je ne vais pas encore parler d'Electrabel, puisque j'ai déjà dit tout le bien que je pense de cette société. Ce n'est d'ailleurs pas de sa faute si les chômeurs trichent. Surtout les étrangers.

C'est ce que m'expliquait un quidam, il y a deux jours, en bouffant sa pizza à une table voisine de la mienne. Tous ces étrangers qui profitent de notre sécu et encombrent nos prisons, il faudrait les renvoyer chez eux.

« Rendez-vous compte : quarante pour cent d'étrangers dans les prisons belges », m'expliquait-il. Comme quoi les slogans à l'emporte-pièce balancés par l'extrême droite ont encore trop de facilité à trouver des oreilles où se nicher.

Quarante pour cent, ce n'est pas dans toutes les prisons, tout d'abord. Et il y a aussi des centres fermés. Et ce n'est pas parce qu'on est en séjour illégal (sans papiers, réfugié) qu'on est un malfrat. On est généralement un malchanceux qui a fui la famine ou la guerre pour trouver la misère et le mépris.

« On ne leur a pas demandé de venir », m'assénait le mec. « Les Italiens, si. On a demandé. Mais les autres, là, les Marocains... »

Ben, si. On leur a aussi demandé de venir. Les Italiens, c'était après la Deuxième Guerre Mondiale ; les Marocains, au milieu des sixties (quand tout allait bien chez nous et que la sidérurgie embauchait à tour de bras).

« Ouais, mais maintenant, y a même plus de boulot pour les Belges », argumentait le quidam.

C'est vrai que ce n'est pas facile. Les aînés doivent travailler plus longtemps (recul de l'âge de la retraite) et gagner moins (modération salariale). Et les jeunes ne trouvent pas de boulot.

Pour trouver du boulot, il faut être jeune, diplômé, expérimenté, disponible à toute heure, ne pas exiger d'être cher payé et posséder une voiture.

J'ai déjà parlé de ça avec de nombreux jeunes et parents de jeunes. La réponse est quasi unanime : de toutes ces qualités requises, il en manque toujours au moins une.

mercredi 22 octobre 2014

La Nesque à vélo

Après un week-end presque estival, l'automne est bien là avec la pluie, le vent, les feuilles mortes et la boue sur les routes car c'est, en Belgique, la saison des betteraves. On les récolte, on les transporte, on les écrase pour en extraire le jus qui nous fournira en sucre – cette drogue comptant des millions d'addicts – et on évacue les pulpes qui nourriront les bêtes ou s'en iront pourrir quelque part.

Le temps pour moi de me souvenir des jours meilleurs que j'ai connus, question climat et paysages, pendant mes vacances d'été dans le Vaucluse. Je vous ai parlé du Ventoux, ce géant de Provence dont le défi de l'ascension avait titillé mon âme de cycliste. Je vous ai raconté les deux heures passées à pédaler, les gens que j'ai rencontrés sur ses flancs et à son sommet, ainsi que le plaisir que j'ai pu tirer de cette petite victoire sur moi-même.

Même si ce fut là pour moi un des événements marquants de ma quinzaine passée dans la région, je dois bien admettre qu'il ne m'a pas apporté autant de plaisir touristique qu'il ne m'a fait produire d'adrénaline sportive. Bien sûr, c'était géant, spectaculaire, inoubliable ; mais d'un autre côté c'était aussi un peu frustrant, parce que l'intensité de l'effort a mis rapidement sous l'éteignoir toute envie de m'arrêter pour prendre des photos et jouir du paysage. C'est comme ça, bien souvent, quand un cycliste entame une longue grimpée : il veut aller au bout et, fierté oblige, de préférence sans s'arrêter pour se reposer, satisfaire un besoin pressant ou récolter quelque image. Les photos, on ne les prend qu'au sommet. Et en descendant, ça va très vite, on se laisser griser... et on ne s'arrête qu'une fois en bas.

Mais si, comme moi, vous décidez d'enfourcher votre bicyclette pour sillonner un peu la région, ne manquez pas de faire un détour par les les gorges de la Nesque. C'est un profond et étroit canyon creusé par une rivière au lit asséché, que l'on peut découvrir au gré d'une très jolie route en surplomb que l'on emprunte à partir de Villes-sur-Auzon et que l'on parcourt jusque Monieux, voire Sault, en revenant soit par la D1 et le Col des Abeilles, soit en prenant la direction de Méthamis, sur l'autre versant.

De nombreux cyclistes – bien affûtés – couplent cette excursion avec l'ascension du Ventoux, mais compte tenu de ma maigre expérience de ce genre d'exercice, j'ai préféré m'abstenir d'additionner les difficultés.

Je suis parti de Pernes-les-Fontaines et, prenant la direction de Mazan puis de Mormoiron, je suis arrivé à Villes-sur-Auzon sans trop de fatigue, mais non sans appréhension : comment la suite allait-elle se passer ? Jusqu'où oserais-je m'aventurer ?


À la vérité, j'ignorais presque tout de mes capacités : je n'avais pas encore tenté l'ascension du Ventoux, mais j'imaginais que la grimpée vers les hauteurs de la route des gorges pouvait être à ma portée et que, si elle ne l'était pas, je pouvais encore – toute honte bue – opérer un demi-tour prudent voire salvateur. Après tout, le défi de mes vacances, c'était l'ascension du géant de Provence et pas le tour des gorges de la Nesque. Je pouvais décider à tout moment d'arrêter les frais pour me préserver en vue de la suite des hostilités.


C'était sans compter avec l'ivresse de la découverte ! Une fois lancé dans la montée, qui n'est pas bien difficile puisque les passages les plus ardus ne dépassent guère les six pour cent de déclivité, je n'ai à aucun moment songé à m'en retourner en sens inverse ; tout au plus me suis-je arrêté à l'une ou l'autre reprise afin de prendre quelques photos.



La route est très jolie, en bon état, modérément fréquentée et bordée de précipices qui ne deviennent vertigineux que si l'on s'approche vraiment des murets de pierre qui bordent l'asphalte, par endroits, ou si l'on profite des points de vue impressionnants qui s'offrent au gré des virages et des ressauts rocheux.



Je me suis pris au jeu pendant toute la montée : au jeu du pédalage, au jeu de la nature paisible au soleil de l'après-midi, au jeu des pauses photographiques... et ce n'est qu'en amorçant la descente en direction de Sault que je me suis soudain rappelé que les heures s'écoulaient et que je commençais à avoir quelques dizaines de kilomètres dans les guibolles.

À Monieux, j'ai décidé que je m'étais suffisamment éloigné de mon point de départ, et j'ai donc bifurqué en direction de Méthamis. Nouvelle grimpée, de l'autre côté des gorges, sur une route beaucoup moins spectaculaire et, il faut bien l'avouer, en nettement moins bon état. En montant par la D5 jusqu'au belvédère, on ne s'en rend pas tellement compte, mais lorsqu'on entame la descente vers Méthamis, on constate que l'asphalte y est plutôt d'un genre dégradé « à la belge » qui fait rapidement d'une selle de vélo de route un pénible tape-cul !
 

La finale, avant Méthamis, est cependant très jolie et procure une bonne consolation, sans quoi je m'en serais voulu d'avoir choisi cet itinéraire pour le retour.

La route vers Malemort-du-Comtat, récemment refaite, était par contre un vrai billard qui a permis à mon postérieur endolori de se refaire une petite santé avant la rentrée au bercail.

Si vous vous rendez dans la région avec votre bicyclette, ne manquez donc pas les gorges de la Nesque et, si vous êtes en forme pour le retour depuis Monieux, n'hésitez pas à bifurquer vers Murs par la D15 plutôt que de vous diriger vers Méthamis. Vous prendrez ensuite à droite par le très sympathique Col de Murs et la route qui serpente à travers la forêt jusqu'à Venasque, village pittoresque qui vaut la peine d'être visité.

vendredi 3 octobre 2014

Le Ventoux à vélo

Le Belge, c'est notoire, aime prendre ses vacances en France, même s'il est néerlandophone. La France est pour nous un pays voisin offrant bien des attraits : des paysages variés, une réputation viticole et gastronomique qui n'est nullement usurpée, de grandes villes nanties d'un patrimoine architectural et culturel valant le détour ; mais aussi de menus villages pittoresques qui montrent à quel point la modestie de la taille n'est pas toujours un handicap. Le climat y est, dans l'ensemble, plutôt meilleur que chez nous ; et si dans certaines régions il n'est pas franchement plus enviable, nous dirons qu'il n'est sûrement pas pire...

Alors, pour le Belge, filer vers le Midi c'est courir vers le soleil qui lui fait trop souvent défaut, s'en aller écouter ce chant des cigales que les autochtones n'entendent même plus et goûter pendant une paire de semaines à des charmes qu'il a attendus avec impatience pendant les longues soirées d'hiver, les matins brumeux d'avant-saison et la grisaille qui fait chez lui office de règle plutôt que d'exception.

Passer quinze jours dans le sud de la France, c'est non seulement goûter à des plaisirs dont on ne dispose pas chez nous – ou trop parcimonieusement – mais aussi ne pas s'octroyer le temps de regretter ce qui pourrait nous manquer. C'est quand on est loin de la Belgique pendant longtemps qu'on réalise à quel point notre pays ne manque de presque rien pour présenter des allures de paradis : un ensoleillement plus généreux et des paysages plus spectaculaires suffiraient déjà à décupler notre bonheur.

Adeptes de la Provence où nous avons déjà séjourné à de nombreuses reprises, Chérie et moi, nous avions jusqu'à présent négligé d'y emporter nos bicyclettes pour tout un tas de raisons allant du simple « on n'y songeait pas » au « ce n'était pas possible par manque de place » en passant par le sempiternel « avec les enfants, c'est difficile » ou le plus traditionnel « on y va pour se reposer ».

Cette année, nous avons comblé la lacune. En août, nous nous sommes rendus dans le Vaucluse et deux vélos sont restés collés dans le sillage de notre voiture pendant tout le trajet qui nous y a conduits.

La question immédiate qu'un cycliste se pose lorsqu'il décide d'aller là-bas, c'est : « Vais-je oser m'attaquer au géant de Provence ? » Car impossible de le manquer : il est là, bien isolé dans le paysage, dominant les alentours avec sa grande antenne-relais météorologique dressée à près de deux mille mètres d'altitude et toutes les histoires de vélos qui ont construit sa légende, qu'elles soient dramatiques ou héroïques. 


Le mont Ventoux, c'est le Tour de France et ses maillots colorés, les exploits des meilleurs grimpeurs de l'histoire des courses cyclistes, un sommet pelé et rocailleux exposé au vent et où même le thermomètre a la flemme de grimper, des flancs où l'on peut se rôtir la couenne au soleil d'été... et une foule de touristes venus de tous horizons jouir de la magie du paysage ou suer sang et eau en s'y hissant à la force des guibolles.

Beaucoup sont en voiture, bien sûr, à moto ou en motor-home ; mais nombreux sont les braves – ou les inconscients – qui renoncent au moteur à explosion et, parmi ceux-là, les cyclistes sont nettement majoritaires.

On n'emporte pas innocemment sa bicyclette dans le Vaucluse. Je veux dire par là qu'équipé de la sorte, il est fort probable qu'on ait, bien avant le jour du départ, une idée derrière la tête : celle de tenter l'exploit. « D'autres l'ont fait, alors pourquoi pas moi ? »

« Tu veux vraiment faire ça ? » s'était inquiétée Chérie et, devant ma ferme résolution, elle avait ajouté « moi pas » avec le sens des réalités qui la caractérise. Ne voulant pas passer pour une klette aux yeux de ceux qui savaient que j'allais là-bas en y emportant mon vélo, j'avais donc répondu « bien sûr », tout en ajoutant prudemment : « je vais au moins essayer ».

Loin de moi l'idée de faire passer l'ascension du géant de Provence pour une aventure à y laisser la peau, ni même pour un tour de force. Ce n'est même pas un exploit, c'est juste un défi. Un défi qu'on se lance à soi-même en se disant « moi aussi, je peux le faire » ; un gant que tout cycliste un peu sportif se doit de relever lorsqu'il séjourne dans la région.

On m'avait dit : « c'est dur, ça monte tout le temps », mais on m'avait également affirmé, a contrario, qu'il suffit pour réussir de prendre son temps, de grimper à son rythme sans oublier de s'abreuver et de s'alimenter correctement.

Avant de partir, j'avais un peu parcouru les forums ; j'avais lu les avis de ceux qui l'avaient déjà grimpé (certains à de multiples reprises et même plusieurs fois le même jour !) et pris connaissance de nombreux conseils parmi lesquels j'avais spécialement retenu ceux-ci :

— Pour arriver au-dessus, pas besoin d'entraînement spécifique. Il faut juste de l'endurance parce que ça représente, sans forcer, deux à trois heures d'effort.
— Il vaut mieux partir tôt le matin, il fait plus frais et il y a moins de monde. L'après-midi, quand le soleil cogne, c'est beaucoup plus ardu.
— Tenir compte de la météo avant de décider de partir : le vent est parfois violent, là-haut, rendant l'ascension très difficile et même dangereuse.
— Par Bédoin ou par Malaucène, c'est très dur. Vingt-et-un kilomètres avec des passages à dix pour cent. C'est plus facile par Sault, même si c'est plus long : la pente est moins forte sauf dans les six dernières bornes, quand la route rejoint celle montant de Bédoin.

Pas d'entraînement spécifique, ça tombait bien, parce que chez moi, il n'y a pas de montagnes. Les côtes sont des côtelettes qui, lorsqu'elles sont un peu longues, ont une déclivité moyenne de quelques maigres pour cent seulement ; et lorsqu'elles grimpent franchement à six ou sept pour cent, c'est sur moins d'un kilomètre.
Rien à voir avec les pentes du Ventoux !

Prudent, donc, je prévois d'attaquer le monstre par son accès le plus « facile » (que j'appréhende surtout comme le moins difficile), sans autre entraînement spécifique que d'avoir accumulé plus de quatre mille bornes depuis janvier en répétant toutefois, lors de l'une ou l'autre sortie printanière, l'ascension de quelques-unes des « côtelettes » de ma région.


Le vingt-cinq août, je gare ma voiture dans le centre de Sault sur une place caillouteuse interdite au stationnement les jours de marché et, un quart d'heure plus tard, je suis prêt au départ : il est neuf heures quinze, il fait encore frais et je me demande si je n'aurai pas un peu froid dans mon maillot à manches courtes. Le coupe-vent, que j'ai prévu de revêtir pour redescendre (si toutefois j'arrive en haut), est roulé en boule dans mon petit sac à dos. Je pourrais l'enfiler, mais comme ça va grimper pendant quelque vingt-six kilomètres, je me dis que j'aurai vite chaud.

En prenant la route, je songe à nouveau à ce qui m'attend. Je me souviens que si c'est plus facile en partant de Sault, c'est en partie parce que Sault est situé plus en altitude que Bédoin et Malaucène.

En attendant, moi qui pensais me réchauffer en grimpant, j'en suis pour mes frais : le premier kilomètre est en... descente. Sault n'est déjà plus si haut, du coup, et je regrette déjà mon coupe-vent. Dieu, qu'il fait froid !

Je donne quelques coups de pédale pour m'échauffer les muscles, ce qui a surtout pour effet d'accélérer l'allure et de me faire claquer des dents ! Avant toutefois que je me décide à m'arrêter, la route commence à monter et mon allure à descendre. Inutile de forcer : les vieux bonzes dans mon genre montent en température à la vitesse d'un diesel. Je mouline donc tranquillement en songeant surtout à économiser mes forces et j'occupe le temps en découvrant le paysage environnant, agréable mais pas encore spectaculaire.

Je suis seul sur la route, si j'oublie l'une ou l'autre rare voiture qui me dépasse et disparaît dès le premier tournant. Je m'attendais à voir davantage de cyclistes, mais il est encore tôt et la voie que j'ai choisie pour l'ascension est la moins prisée des trois. Elle est pourtant jolie, cette route qui serpente entre les arbres et dont l'asphalte a été récemment rénové. Un billard. Seul le chuintement des pneus de mon vélo vient troubler le silence.

La route s'élève. Rien de bien terrible, mais ça grimpe déjà bien plus que chez moi et, surtout, sur une plus longue distance. Je m'entête à mouliner tranquillement à une quinzaine de kilomètres à l'heure. Je pourrais sans doute emmener un plus grand braquet, abandonner le petit plateau pour le grand, mais je m'entête : prudence, prudence, la route est longue, il faut gérer mon effort. Je me demande d'ailleurs si je ne présume quand même pas de mes forces : j'ai rattrapé et dépassé une jeune dame et son VTT, puis un petit groupe arrêté « pour souffler », et voici que devant moi un autre cycliste apparaît. Je m'efforce de ne pas regarder ce « point de mire » qui donne envie de pousser un peu plus sur les pédales, d'autant plus que la pente s'accentue. Il n'est pas question de faire la course, morbleu !

Un regard sur l'altimètre : je suis sur une portion affichant six à sept pour cent de déclivité. Le chrono m'indique qu'il est temps de boire. J'essaie d'avaler régulièrement deux ou trois gorgées de jus « multifruits » coupé d'eau, pour compenser la transpiration. C'est important, je le sais. Un sportif déshydraté est un sportif sans ressources.

Deux cyclos approchent qui descendent à vive allure. Ils répondent d'un hochement de tête à mon salut de la main : pas question pour eux de lâcher le guidon à ce moment-là ! Devant moi, le cycliste que je suivais est beaucoup plus proche, mais la pente s'adoucit un peu et j'entends claquer son dérailleur. La distance augmente entre lui et moi, puis se stabilise jusqu'au moment où la montée se fait un peu plus sévère.

En m'approchant à nouveau, je m'aperçois qu'il s'agit en fait de deux cyclistes et non d'un seul. C'est un couple montant un magnifique tandem ! Je les salue aimablement en les dépassant et les complimente pour leur allure avant de leur souhaiter bonne route. Ils sourient et me remercient. Ils portent des maillots orange, comme une équipe cycliste basque bien connue.

Je croise encore d'autres cyclistes qui descendent ; mais dans le sens que je parcours, la route est peu fréquentée. N'y a-t-il donc pas de fanas du vélo aujourd'hui dans le Ventoux ? Partiront-ils plus tard que moi ? Ou, plus vraisemblablement, empruntent-ils une des autres routes ?

Celle-ci est vraiment agréable, bien asphaltée, environnée d'arbres. Ma vitesse oscille entre treize et quinze kilomètres à l'heure, puis dix-huit, vingt... Je pourrais repasser sur le grand plateau, mais je m'y refuse. C'est un piège que me tend le géant pour mieux me broyer ensuite. Mais la départementale s'aplatit, puis descend, alors que j'approche du « Chalet Reynard ». C'est là que la route de Sault rejoint celle de Bédoin. Je vois quelques voitures, près du chalet, et des cyclistes à l'arrêt. La route tourne vers la gauche et grimpe vers le sommet. Vue du chalet, la pente paraît conséquente. Je bois quelques gorgées puis m'y engage sans hésiter mais pas sans un petit serrement d'estomac. C'est depuis cet endroit que les choses sérieuses commencent quand on vient de Sault, m'a-t-on prédit, et j'en ai la confirmation. Le computer m'annonce huit pour cent.

Ici, la route est fréquentée car la plupart des cyclistes grimpent depuis Bédoin et cette partie que j'ai prudemment évitée est réputée difficile. Beaucoup paraissent déjà très fatigués et, bien que mon allure soit modeste, je les laisse facilement derrière moi. Je dis bonjour, mais on ne me répond pas. Je saurai bientôt pourquoi.

Un cycliste me dépasse. Je devrais plutôt écrire qu'il m'enrhume, tant il grimpe vite ! Ce n'est sans doute pas un champion, loin de là, mais je mesure d'emblée l'écart qui me sépare d'un bon cyclo, d'un authentique sportif qui peut se permettre de rouler pour « faire un temps ».

Le paysage, ici, est différent. C'est aride, rocailleux, les tonalités sont grises, ocrées, tandis que sur l'asphalte sont peints des noms, des prénoms, des mots d'encouragement. Sur le côté, un photographe attire mon attention, m'invite à sourire. J'en suis encore capable, à cet endroit-là. L'homme prend quelques clichés puis me donne sa carte, qui file dans la poche du maillot.
Je verrai encore quelques « mitrailleurs de mes efforts » sur la route qui mène au sommet.

La pente devient vraiment difficile. Neuf ou dix pour cent, par endroits. Je dépasse encore plusieurs cyclistes, mais sans les saluer. Personne ne dit rien. Chacun est dans son monde, dans son effort, dans son défi. Il en est qui s'arrêtent, hagards, pour récupérer. Certains moulinent sur leur VTT, en grimpant « à pas d'homme », tandis que d'autres se hissent sur leurs pédales, les mains agrippées au cintre de leur vélo de course. Ils zigzaguent, semblent sur le point de s'arrêter, mais serrent les dents, avancent encore et encore.

Un autre cycliste me dépasse qui progresse comme ça, « en danseuse » mais à faible cadence de pédalage. Il a mis « tout à gauche », comme on dit chez les cyclos, mais c'est encore un grand braquet pour rouler à moins de dix à l'heure. Je mouline beaucoup plus vite, assis sur la selle, mais le souffle commence à me manquer et mon cœur bat un peu trop vite. J'essaie de me détendre, je m'encourage en me disant que le but est proche. Depuis de longues minutes, je peux voir l'antenne blanche et rouge dressée au sommet et qui semble à portée de main. À chaque virage, elle l'est sans doute un peu plus, mais paraît toujours foutrement éloignée.

Le dernier kilomètre est terrible. Le plus dur pour moi et, sans doute, pour beaucoup d'autres. Il est dur parce qu'il est pentu, il est dur parce qu'il est le plus exposé au vent, il est dur parce que l'effet de l'altitude doit commencer à jouer et il est dur parce que justement, il est le dernier, qu'il y en a déjà eu une vingtaine avant lui et que la fatigue est là. Elle est d'autant plus présente que, tout à mon effort, j'ai oublié de boire autant qu'il l'aurait fallu.

L'ultime virage, je le franchis néanmoins allègrement, parce que le sommet est là et que plus rien ne peut m'arriver. Au terme de deux heures d'effort, il me faut juste slalomer entre les piétons ; des gens qui sont arrivés là en voiture et qui se promènent en n'entendant pas arriver les vélos. Ils ne se rendent pas compte qu'on est fatigués, qu'on doit garder l'équilibre, qu'on doit éviter de nous « planter » avec les pieds coincés dans les cales, ce qui serait bien ridicule au moment de réussir ce pour quoi on est venus : arriver au sommet.


Je descends de ma bécane, la couve d'un regard de gratitude. Elle m'a mené en haut sans me jouer de tour pendable. C'est une amie, une complice. J'attrape mon bidon, m'octroie quelques gorgées et grignote une barre de céréales en admirant le paysage. Comme tout est petit ! Comme tout semble écrasé ! Je récupère mon petit appareil photo et m'offre quelques images en souvenir. Un touriste sympa me tire le portrait, en pied devant la borne marquant le sommet. Je savoure ces quelques instants de bonheur avant de redescendre.




Des cyclistes arrivent, de plus en plus nombreux en cette fin de matinée. Que sera-ce cet après-midi ? J'en vois de tous les âges, de toutes les tailles. Des hommes, des femmes, des enfants ; des jeunes, des moins jeunes et d'autres que l'on peut appeler « des anciens ». Beaucoup de vélos de route, ce qu'on appelle aussi des « vélos de course » ; et puis des VTT. Il faut de la patience pour emmener là-haut de tels engins, lourds et handicapés par leurs suspensions lorsqu'il s'agit de rouler sur l'asphalte.
Je vois aussi des gens utiliser des vélos à assistance électrique. Tricheurs !

L'aspect qui domine est la joie qui s'affiche sur les visages marqués par l'effort. Le plaisir de la réussite. L'ivresse des hauteurs. Le géant de Provence fascine, attire, provoque, suscite les envies et titille les fiertés. Certains vont au bout d'eux-mêmes, réalisent « un truc » presque impensable compte tenu de leur condition physique, de leur âge, de leur manque d'expérience...

Comme je m'apprête à enfourcher ma bécane pour entamer la descente, je vois arriver ce couple en tandem que j'ai déjà, en moi-même, appelé « les Basques » à cause de leurs maillots. Je les salue, les complimente d'un pouce levé. Ils sont magnifiques. Leur sourire me fait chaud au cœur.

En démarrant, je me demande à nouveau si je n'aurais pas été bien inspiré d'enfiler mon coupe-vent pour la longue descente. Tant pis ! Il restera en boule dans mon sac à dos.

Si je retourne par là, je tenterai à nouveau la montée du Ventoux. Par une autre voie, plus difficile.

Je suis déjà accro.