dimanche 5 février 2017

Arythmie cardiaque : tu comprends pas, Docteur...

Non, Docteur, tu comprends pas. Et je me demande même si tu peux comprendre.

Pourtant, toi, t'as fait des études. Moi aussi, bien sûr, j'ai fait des études ; mais pas les mêmes, pas aussi longues, pas aussi prestigieuses.
Parce que toi, Docteur, t'es un spécialiste. Un vrai. Pas un généraliste, ce toubib qui est aussi utile que toi sinon davantage, mais qui, en comparaison, paraît tellement modeste ; même avec son expérience et son diplôme qui n'a pas été beaucoup plus facile à décrocher que le tien.

Non, Docteur, tu peux pas comprendre.
Et pourtant, tu sais tant de choses. T'en connais tellement plus que moi ; en matière cardiaque comme en bien d'autres d'ailleurs ; mais tes connaissances, c'est comme toutes les autres connaissances : plus t'en as, plus tu te rends compte que ce qui te reste à apprendre est immense, intouchable, inimaginable.

Tu sais tant de choses, Docteur, que t'as des solutions pour tout ou presque tout. Mais pas pour mon problème. Tu me prétends que si, des solutions, il y en a. Il existe des traitements, des drogues, des interventions, des conseils de vie...

Et aucun ne fonctionne vraiment. Et le pire, Docteur, c'est que tu ne comprends pas. Tu m'écoutes, bien sûr, et tu hoches la tête sans doute parce que des paroles comme les miennes, tu en as déjà entendu ; puis parfois tu hausses les sourcils ou tu les fronces ; tu te grattes le menton, tu pianotes sur ton ordi, tu griffonnes sur des bouts de papier...

Quand je t'ai raconté que ça n'allait pas, que mon cœur, parfois et de plus en plus souvent, bat n'importe comment ou donne l'impression qu'il a des ratés et qu'il va s'arrêter, t'as joué celui qui connaît son affaire. Et, en conséquence, la mienne.

Tu m'as mis des électrodes sur la poitrine, t'as contrôlé ma tension, tu m'as posé un tas de questions. Non, je ne picole pas. Oui, je bois un peu de café, mais pas tant que ça. Non, je ne ronfle pas la nuit. Je dors bien. Et je fais du sport. Pas de la compète, pas des trucs de dingue, mais juste de la marche et du vélo pour le plaisir et pour la forme.

Tu m'as prescrit une prise de sang, une échographie. Et puis une autre échographie, de l'intérieur celle-là, où on m'a fait avaler un tuyau non sans me faire gerber ma salive – rien que ça parce que j'avais dû rester sans bouffer depuis des heures – à deux reprises avant de réussir à l'enfoncer. Et tu m'as fait pédaler sur un vélo qui n'avançait pas, avec des électrodes partout sur la poitrine et dans le dos, une aiguille dans le bras pour m'injecter un produit radioactif, puis un brassard que tu gonflais et dégonflais autour de mon bras. Du vélo ! À l'aise, que je te l'ai fait, moi, le vélo ; même si j'étais presque tout nu. L'aiguille à soixante, ça me démangeait juste de la faire décoller à quatre-vingts.

J'ai dû passer ensuite dans une machine gaie comme un cercueil, avec des bidules qui tournent autour de moi et toujours des électrodes collées sur la peau. Deux fois. Ce jour-là et le lendemain. Et toujours en me piquant avec une saloperie radioactive après m'avoir fait avaler un liquide qui empêche l'autre de m'empoisonner, comme on l'avait fait la veille. Et en me faisant boulotter tout un bâton de chocolat. J'aime bien le chocolat ; mais tout un bâton, là, en moins d'une minute ou deux, c'est du massacre.

Et puis c'était pas assez, Docteur. Je suis allé roupiller à l'hosto, déguisé comme un extraterrestre dans sa soucoupe volante, avec des fils branchés sur le crâne, le front, la poitrine, les pieds, les mains... un peu partout sauf sur le service trois-pièces ; et puis une boîte fixée sur le torse pour accueillir toute la filasse. Et j'étais supposé dormir avec tout ça sur moi !

Et on n'a rien trouvé. Mon cœur est normal, mon sommeil est normal, mon poids est normal, mon sang est normal, ma thyroïde marche bien, ma tension artérielle est nickel... bref, je devrais être en bonne santé. Mais ça ne va pas.

Comme tu me croyais sur parole, Docteur, mais juste sur parole, tu m'as quand même mis un holter pendant vingt-quatre heures. Encore des électrodes. Et il ne s'est rien passé. Ben non, Docteur, c'est pas tout le temps, que j'ai ça, ce cœur qui s'emballe, qui ralentit, qui s'arrête et repart, n'est pas régulier et m'empêche de pioncer tranquille.

Tu m'as mis un autre holter, Docteur, plus longtemps. Quarante-huit heures. Et là, en te le rapportant, je te l'ai dit : ça a déconné, cette fois, c'est dans la boîte. Tu vas me croire, Docteur, et puis me dire ce que j'ai et me débarrasser de cette saleté d'arythmie.

Tu m'as dit que c'était des extrasystoles, mais que c'était pas grave. Que tout le monde en a de temps en temps, des extrasystoles. Et que l'important, c'est que je suis en bonne santé. Que j'ai un cœur sain.

Tu comprends pas, Docteur. Des extrasystoles, c'est pas de temps en temps que j'en ai. C'est souvent. Et pas cent ou deux cents. Des milliers. Tu l'as vu sur l'enregistrement du holter. Alors, peut-être que c'est pas grave, mais ça fout drôlement les jetons. Et ça, tu peux pas comprendre, Docteur.

D'ailleurs, en même temps qu'un holter, il faudrait me coller une caméra, pour te montrer que quand je me penche, ça déconne. Et puis quand je me retourne dans le lit. Et des fois quand je tousse ou j'éternue, ça déconne aussi. Et après le déjeuner. Et après le dîner. Et même que certains soirs, j'ose même pas aller au pieu parce que quand je me couche, ça foire. Au point que certaines nuits, je les passe assis dans un fauteuil.

Et c'est pas tout, Docteur. J'ai aussi un autre truc, là, de temps en temps. Un que t'as pas vu sur mes enregistrements cardiaques, mais qu'on a constaté deux fois quand on m'a admis aux urgences en pleine nuit. De la fibrillation auriculaire. Et qui n'a rien à voir avec mon petit doigt, parce que c'est juste une autre saleté d'arythmie cardiaque.

Je te dis que j'en ai encore de temps en temps, ou un truc qui y ressemble, bien qu'on m'ait déjà couché sur le billard à deux reprises pour essayer de l'éliminer. Toi-même, Docteur, tu m'as passé des tubes dans les veines des cuisses pour aller me brûler les tissus à l'intérieur du cœur, pour créer une barrière avec des cicatrices pour qu'un foutu courant électrique parasite qui vient des veines pulmonaires n'arrive pas dans mon oreillette gauche.

Tu m'as prescrit des médicaments, inefficaces si la dose est trop faible, dangereux si la dose est trop forte ; et qui ne servent pas à grand-chose, apparemment, sinon à me foutre patraque du matin au soir, le souffle court, les jambes molles, bon à rien ou à pas grand-chose. Et quand même toujours avec ce palpitant qui n'en fait qu'à sa tête.

Au bout du compte, Docteur, tu ne comprends pas vraiment pourquoi ce qui marche chez certains de tes patients ne fonctionne pas chez d'autres, car tu comprends qu'il se passe quelque chose, tu vois bien ce qui m'arrive, mais tu sais pas pourquoi ça m'arrive.

Tu sais, Docteur, tu sais parce qu'on te le dit, les autres et moi, tu sais que c'est foutrement flippant, ce qui nous arrive.

Et je sais, Docteur, je sais que tu fais de ton mieux. Je sais que quand tu te grattes le crâne, c'est parce que vraiment t'es perplexe, que t'as des doutes, que tu te demandes peut-être si toi-même tu comprends les choses.

Mais non, tu comprends pas, Docteur. Tu peux pas comprendre. Tu peux pas comprendre pourquoi un mec comme moi, qui a l'air en bonne forme et en bonne santé, n'est plus que l'ombre de lui-même depuis qu'il subit ces arythmies cardiaques de merde et qu'il avale ces drogues de merde.

Si un jour, Docteur, bien que je ne te le souhaite pas parce que malgré tout je t'aime bien et que pour moi tu représentes l'espoir ; si un jour, Docteur, tu remarques que ton cœur bat n'importe comment ; si quand tu te couches ça va encore plus mal alors que pourtant t'es pas malade et que tous les examens qu'on t'a faits sont bons ; si des fois, en pleine nuit, dans ta poitrine c'est la sarabande, tu comprendras. Tu comprendras ce que je vis.

Et tu te diras, toi aussi, quand allongé entre tes draps tu auras l'impression que dans ta poitrine il y a comme une bille de flipper qui tape partout n'importe comment, qui est renvoyée de gauche à droite puis vers le haut et le bas au point que ça te donnera le besoin d'aller pisser toutes les vingt minutes ; tu te diras, comme moi, que non, ça ne peut pas faire tilt. Pas encore, pas maintenant. Parce que ni toi ni moi, Docteur, on n'est encore assez vieux pour accepter l'idée que ce truc qui sautille dans notre poitrine pourrait soudain décider qu'il est temps d'afficher game over.

jeudi 19 janvier 2017

Actus débiles, actus des champs

* Les vérités à géométrie variable, je trouve cela fascinant. Un peu comme tous ces chiffres auxquels ont fait dire n'importe quoi ou ces publicités et recommandations à plusieurs vitesses dépendant du point de vue duquel on se place.
Au boulot, je reçois souvent des messages de fournisseurs invitant notre entreprise à « passer à la facturation électronique », parce que c'est plus rapide, plus sûr et, surtout, plus écologique : moins de papier et d'encre ; aidons à sauvegarder notre planète. On insiste bien sur cet aspect.
Par ailleurs, tout récemment, un dépliant publicitaire imprimé en quadrichromie sur papier glacé nous invitait à faire l'acquisition d'un logiciel dédié à la facturation électronique, solution d'avenir permettant d'économiser du temps et de l'argent : plus de papier ni d'encre, d'enveloppes ni de timbres, de main-d’œuvre pour assurer l'expédition. J'ai remarqué que nulle part dans ce dépliant n'était mentionné le fait de contribuer à la sauvegarde de notre bonne vieille Terre.
L'écologie a donc bon dos. D'ailleurs, la plupart des gens – en tête desquels les dirigeants d'entreprises – ne s'en préoccupent que lorsqu'elle leur permet de réaliser des économies.

* Toujours dans ce domaine, vous aurez certainement remarqué, sinon entendu, que nos villes sont polluées. Trop de bagnoles, trop de gaz d'échappement, etc. Pour y remédier, certaines mairies ont pris des mesures draconiennes : interdire la circulation de certains véhicules. Par exemple, les plus vieilles bagnoles, celles qui polluent le plus et sont, généralement, utilisées par des gens qui n'ont pas les moyens de s'en offrir de plus récentes. On colle donc des vignettes renseignant le degré potentiel de pollution, une sorte de conscience des classes appliquée à l'automobile, sous forme de « cocarde de la honte et de l'exclusion ».
Ce sont peut-être les vieilles tires qui, en théorie, polluent le plus ; mais compte tenu des derniers démêlés des constructeurs avec les normes de pollution et de l'écart qui peut exister entre la quantité de substances toxiques émises sur un banc de test et celle réellement produite en milieu urbain, il n'est point sot d'émettre de sérieuses réserves.
Chez nous, en Belgique, on fait plus simple, en matière de slogan : « l'avenir est à la voiture électrique », nous dit-on. Zéro émission de gaz polluants, moins de bruit, etc.
Ah. Parce que pour produire cette fameuse électricité, on ne pollue évidemment pas ? Et ce n'est pas tout : il y a quelques jours à peine, des nouvelles alarmantes diffusées dans les médias nous avertissaient qu'un « black-out » était possible cet hiver. Chez nous, ce qu'on appelle « black-out », c'est la pénurie d'électricité qui obligerait à « couper le jus » dans certains quartiers (devinez lesquels...) afin de soulager notre production déficiente.
Alors, imaginons cette « solution d'avenir » appliquée à la Belgique : quand tout le monde, en sus de préparer le repas du soir, de faire tourner les appareils électroménagers, le chauffage et le multimédia ; quand tout le monde, donc, en supplément, mettra Choupette en charge dans le garage au même titre que la tablette et les smartphones, aurons-nous besoin d'esclaves pour souffler sur les éoliennes par temps calme et de lucioles pour donner de l'insomnie aux panneaux solaires ?
La vérité est qu'il y a trop de bagnoles. Pour moins polluer, il faut moins consommer ; et pour moins consommer, il faut moins de moteurs. À quand des transports en commun confortables, ponctuels, rapides et desservant à bonne fréquence tous les quartiers habités ?

* « And now, to something completely different... », comme disaient les Monty Python dans leur célèbre show. Ce truc différent, c'est justement les Brittons qui n'en finissent pas de tergiverser pour quitter l'Union. On sent bien qu'ils veulent consommer le divorce, mais pas sans emporter avec eux la voiture, la résidence secondaire, les actions en bourse et les comptes en Suisse ; tout en nous laissant les traites, la vaisselle cassée, les problèmes avec l'immigration, l'organisation du concours Eurovision et la belle-mère Merkel.
Ils ne doutent de rien, donc, eux qui ne font d'ailleurs jamais rien comme les autres.

* La chanteuse brésilienne qui chantait « La Lambada » a péri carbonisée dans sa voiture. C'est vrai que cette danse-là, c'était plutôt chaud, mais à ce point...

* Cette année, la grippe qui nous assaille s'appelle H3N2. Moins rigolote que H2D2, elle est annoncée comme particulièrement dangereuse, surtout si l'on en croit les labos qui produisent les vaccins. Il n'en reste pas moins qu'une vraie grippe, c'est effectivement assez dangereux. Bien soignée, on en est généralement quitte en une semaine ; tandis que si on laisse faire les choses, on est sûr d'en avoir pour au moins sept jours.

* Selon un rapport de l'OCDE, les gens qui passent moins de temps au boulot sont plus productifs. J'en suis convaincu, mais mon boss ne l'entend pas de cette oreille. Tant pis. Je continuerai à faire de microsiestes sur mon bureau, pour récupérer de mes efforts trop soutenus pendant mes trente-huit heures hebdomadaires.
(Pour ceux qui ignorent ce qu'est une microsieste, je rappellerai que cette pratique, très prisée dans l'Administration, consiste à adopter une attitude de repos qui mime, à s'y méprendre, une attitude de travail.)

* Je ne sais pas si, comme chez moi, vos pages Web sont bombardées avec une publicité pour une lampe-torche Q250 qui doit être à la self-défense de Monsieur et Madame Toutlemonde ce que l'AK-47 est au grand banditisme et au terrorisme ; mais sachez que cet objet (la torche) soi-disant de qualité militaire et qui doit éclairer – par ciel dégagé – jusqu'à Hubble et même plus loin n'est qu'une banale lampe fabriquée en Chine en grande série et que l'on retrouve en vente sur Internet à tous les prix et sous diverses marques toutes plus obscures – pardonnez le qualificatif – les unes que les autres. Sa tête « zoom » est comme toutes les têtes du genre : efficace ni de près, ni de loin, surtout quand on prend la peine de comparer son faisceau avec celui produit par une vraie torche de qualité.
Bien sûr, la publicité annonce que « Les Français se l'arrachent » et autres joyeusetés dont je vous colle, ci-dessous, un bref extrait :

« Depuis quelque temps une lampe torche très spéciale en vente libre a été aperçue de très nombreuses fois en France. Il faut dire que cet objet normalement réservé aux militaires possède plusieurs caractéristiques non banales comme une fonction stroboscope capable de désorienter un individu en cas de menace…
Beaucoup de personnes voient ça comme une sécurité de posséder une telle lampe torche sur soi, en effet se balader seul le soir ou tard dans la nuit n’est pas toujours très rassurant et posséder cette lampe torche est donc un gage de sécurité pour beaucoup d’entre elles…
Toutefois, certains n’adhèrent pas au fait qu’une Lampe Torche aussi puissance soit accessible au grand public a un prix défiant toute concurrence, d’autant plus qu’il faut savoir que ce genre de petit bijou coûte normalement dans les 400 $ de l’autre côté de l’Atlantique… »
Et, largesse suprême destinée à faire craquer les gogos les plus hésitants, le vendeur promet une remise de 75 pour cent, pas moins ! Qui ne tente rien n'a rien, n'est-ce pas ?
Je dis ça, moi, mais je m'en fous ; parce que vous faites ce que vous voulez de votre pognon ; mais si vous décidez de l'acheter sans vouloir passer pour un pigeon, prenez-la au meilleur prix sur les plateformes de vente en ligne bien connues, plutôt que de la commander sur le site vers lequel vous renvoient ces messages publicitaires ronflants !

* Dans le genre débile, il y aurait une photo (très floue) d'une créature nocturne en forme de démon qui fait trembler les États-Unis. Visionnée des milliers de fois sur les réseaux sociaux et ailleurs, l'image suscite toutes les interprétations, toutes les suppositions. Mais, ange ou démon, à mon avis, tout le monde se Trump.

dimanche 18 décembre 2016

L'âne brait, mais dans quelle étable ?

Il m'arrive fréquemment d'être surpris par la naïveté des gens ; et encore plus depuis ces quelque dix à quinze ans ayant vu le triomphe des télécommunications, de l'Internet sans fil et des réseaux sociaux.

Lorsque nous ne disposions que de la presse, de la radio et de la télévision pour nous informer, nous étions parfois en proie au doute ou à l'incrédulité en découvrant l'une ou l'autre nouvelle sortant de l'ordinaire ; mais bien souvent, nous nous satisfaisions d'y croire en nous répétant que puisque c'était dit aux infos ou écrit dans le journal, ce devait être forcément vrai. Sauf peut-être un premier avril, à condition de nous être souvenus que c'est habituellement une journée propice aux canulars.

Autrefois, vérifier la véracité d'une nouvelle toute fraîche exigeait un petit effort, voire deux : écouter un bulletin d'information sur une autre chaîne, lire un journal différent, ouvrir une encyclopédie, sortir de chez soi et parler aux gens...

Aujourd'hui, c'est bien plus facile : Internet est à portée de doigts où que l'on soit, les chaînes d'information en continu sont disponibles dans les langues les plus courantes et tout le monde garde son téléphone sous haute surveillance, parfois même jusque dans les toilettes.

Je suis dès lors souvent surpris lorsque des gens bien intentionnés viennent me répéter quelque énormité relayée par d'autres gens peut-être bien intentionnés eux aussi, mais lancée par des personnes ayant des objectifs beaucoup moins innocents.

J'en ai déjà parlé dans un précédent article consacré aux balivernes qui atterrissent aussi bien dans ma messagerie électronique que dans les tuyaux de mes oreilles : comment est-il possible de transmettre à d'autres certaines âneries sans avoir pris la peine de vérifier le sérieux de l'expéditeur ou celui de l'information originale ?

Tout récemment, dans mon pays, les médias ont abondamment évoqué le dixième anniversaire d'un des canulars les plus célèbres jamais concoctés par la télévision francophone belge, et que l'on avait appelé « bye bye Belgium ». Très sérieusement et peu après le journal télévisé, la RTBF avait interrompu ses programmes pour diffuser une « édition spéciale » au cours de laquelle le présentateur nous expliquait, images à l'appui, que la Flandre venait de proclamer son indépendance.

C'était gros. Très gros. Comme tout le monde, je fus d'abord fortement surpris par la nouvelle. Les images paraissaient crédibles, le journaliste aussi. Et nous n'étions pas un premier avril.

Passées les premières minutes de surprise, je m'empressai alors de changer de chaîne télé (en écoutant brièvement Bel-RTL, très au fait de l'actualité belge), puis d'allumer la radio. Dame ! Une nouvelle d'une telle importance ne pouvait être que relayée par les autres médias nationaux ! Mais non. Rien. Le train-train.

L'évidence me sauta aux yeux : c'était un canular ! Je me mis à suivre avidement les informations qui se succédaient, hilare face à la qualité du montage (des images et des morceaux d'interviews tirés de leur contexte) et à l'énormité de certaines scènes (des barrières sur les rails du tram bruxellois et les voyageurs stoïques descendant du véhicule pour embarquer dans un autobus flamand).

Pourtant, la RTBF s'empressa d'afficher en bas de l'écran un bandeau indiquant que le reportage était une fiction ! Apparemment, beaucoup de téléspectateurs s'étaient laissé prendre et réagissaient en sens divers, les plus féroces étant ceux qui, incapables de comprendre assez vite qu'il s'agissait d'une fiction, s'offusquaient de ce que la chaîne soit sortie de son rôle (qui est d'informer, selon eux, et pas de distraire ou de s'interroger sur ce qui pourrait se produire dans un futur plus ou moins proche).

C'est un peu comme quand vous faites une bonne blague à quelqu'un d'autre : son sens de l'humour ne va pas toujours jusqu'à rire de s'être laissé prendre. En quelque sorte, quand on a l'air con, ce n'est pas parce qu'on est con, mais parce que quelqu'un d'autre en est un.

Dix ans plus tard, je reste étonné par la naïveté de beaucoup de gens, lors de la diffusion de ce reportage. Bien sûr, c'était il y a bien longtemps, sans doute avant les réseaux sociaux, les smartphones dans les mains et Internet partout et à toute heure ; mais quand même !

Pourtant, lorsque je songe à certains messages ayant atterri un jour dans ma boîte courriel, comme celui censé m'apprendre qu'un réfugié recevait, à l'époque, trente-cinq euros par jour (ce qui était scandaleux et devait être répété partout), alors qu'il s'agissait en réalité de la subvention accordée quotidiennement à la commune assurant son hébergement (information vérifiée en une paire de minutes), plus rien ne devrait m'étonner.

Mais si. Ça m'étonne encore.

Ce qui m'étonne, ce n'est pas que de telles énormités soient diffusées, c'est que des gens apparemment bien éduqués, scolarisés, matures et responsables puissent encore, aujourd'hui, se satisfaire d'ignorer dans quelle étable se cache l'âne qu'ils ont entendu braire.

Mais, puisqu'il est question d'âne et d'étable, je m'en voudrais de ne pas terminer sur une note positive en vous souhaitant, à tous, d'agréables fêtes de fin d'année !

À bientôt !