mercredi 12 janvier 2011

Le juste prix

Les étiquettes, ça a quelque chose de magique. Et pour commencer, ça rassure. Mettez des disques, des bouquins dans un rayonnage, mais ne classez rien… ça va paraître bizarre. Les gens aiment qu’on leur mette des pancartes, des balises, des informations du genre : « ici, c’est de la science-fiction » ; « et là, faites gaffe, c’est du heavy metal ». Comme si on ne savait pas lire une pochette, une couverture.

— Mais oui, m’expliquait un copain, c’est normal, ça. Regarde des montres, des bijoux dans une vitrine… Tu vas chercher l’étiquette.
— Ben ouais, le prix, déjà.
— Voilà. Et ton opinion de la chose va évoluer en fonction de cette étiquette. Si l’objet t’attire et que tu vois que c’est cher, tu vas soupirer et te dire « évidemment ! » mais si c’est vraiment pas cher, tu vas te gratter le crâne et te demander si c’est pas de la camelote. Tu vas même douter de tes goûts.

J’essayais de me représenter la scène, mais sans vraiment y parvenir. C’est vrai que je suis pas spécialement attiré par les montres et bijoux.

— T’as déjà essayé de vendre quelque chose sur eBay ? me demanda mon pote.
— Ouais, ça ouais.
— Et t’as eu le prix que tu voulais ?
— Bof.
— Eh ben tu vois, ça c’est l’art de l’étiquette ! Faut mettre la bonne description, avec les termes adéquats, et un prix de départ bien pensé.
— Et c’est quoi, un prix de départ bien pensé ?
— Celui qui te permet de vendre finalement ton objet pour bien plus cher que tu ne l’avais espéré.
— Ben oui, mais justement : si je mets un petit prix, j’ai pas d’acheteur. Ou alors juste un ou deux et ça part pour des clopinettes. Et si je vise plus haut, je reste avec mon brol.
— T’es pas commerçant. Faut sentir, ces trucs-là ! Tu dois connaître un peu le marché, les saisons où certains trucs se vendent mieux et la façon de les présenter. Et puis, tu mets un prix de départ assez bas pour intéresser les amateurs, mais pas assez bas pour qu’ils se disent qu’il pourrait y avoir une arnaque.
— C’est pas facile.
— C’est parce que t’es pas commerçant, voilà.

C’est vrai que mon pote, il réussirait à vendre une bicyclette à un cul-de-jatte !

— Les étiquettes, poursuivit-il, on leur fait dire ce qu’on veut.

Là, j’ai pensé que c’était bien possible. Ma maman disait d’ailleurs bien souvent que le papier, ça se laisse écrire.

— Quand t’entends parler d’élections quelque part dans le monde, et qu’on te dit « parti démocrate », « parti conservateur »… et des choses comme ça, tu penses « gauche » ou « droite », mais ça veut rien dire, en réalité. Il y a des pays où le candidat de gauche, c’est juste celui qui est le moins à droite. Et quand tu penses qu’aux States, certains traitent Obama de communiste, tu comprends que c’est juste des étiquettes. Alors, quand tu veux vendre quelque chose, ou te vendre toi, faut savoir manier les étiquettes.
— C’est sans doute pour ça que j’arrive jamais à rien vendre.
— Et donner ? T’as déjà essayé de donner ?
— Donner ? Donner aux œuvres, par exemple ?
— Non, pas aux œuvres. Enfin, je dis pas qu’il faut pas donner aux œuvres, mais les œuvres, elles demandent que tu donnes. Non, moi je parle de donner à des gens qui ne demandent pas spécialement. Un peu comme si tu voulais faire des cadeaux, mais pas à des copains ou des gens de ta famille, hein ! Juste à des gens que tu connais pas. Par exemple, tu te balades en rue en donnant des trucs, ou tu mets un étalage devant chez toi avec des objets où tu inscris « gratuit » ; eh ben les gens vont se méfier !
— Sûrement, oui.
— Ils vont trouver ça louche. Ils vont penser à une arnaque, ou à des trucs qui valent rien. Mais si tu mets des prix sur ton étalage, là ça va les intéresser. Si tes étiquettes sont bien pensées, tu vas vendre. Même si ta poupée malgache a été fabriquée en Chine, tu trouveras quelqu’un pour te l’acheter.

J’ai pensé à l’affichette que j’avais mise un jour à ma fenêtre, avec une photo de chiots que je voulais donner. Personne ne s’était montré intéressé. Ils étaient beaux, pourtant, mes chiots. J’avais fini par en faire cadeau à un marchand, qui les avait sans doute vendus bien cher. Cette fois-là, je m’étais dit que j’aurais dû mettre un prix. Parce que ce qui n’a pas de prix, dans l’esprit du commun des mortels, ça ne vaut rien.

Aujourd’hui, tout se vend, tout s’achète. Presque tout. Parce qu’il y a quand même des choses qui ne s’achètent pas. Comme l’amitié, par exemple. C’est vrai que ça ne s’achète pas, l’amitié. C’est trop cher. Tellement cher que ça n’a pas de prix.

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