vendredi 24 décembre 2010

Dans le bureau du PDG


— Mais… heu…
— Entrez ! Entrez, donc, monsieur Schmurtzl. Je vous attendais !
— Mais… mais… Mir ! Qu’est-ce que vous faites dans mon bureau ?
— Allons, monsieur le directeur, détendez-vous. Et entrez, donc. Je ne vous fais pas peur, tout de même ?
— Écoutez, Mir, si c’est une plaisanterie, je la trouve de très mauvais goût.
— Ne soyez pas nerveux, monsieur Schmurtzl, asseyez-vous et…
— Ah ! Mais… En voilà assez ! Je ne sais pas comment vous êtes entré ici, mais…
— Par la porte, monsieur, par la porte…
— Eh bien, sortez ! Immédiatement !
— Voyons, mon cher, calmez-vous. Pensez à votre tension.
— Ne vous occupez pas de ça. Et pour commencer, ôtez vos pieds de mon bureau !
— On est bien, comme ça, je trouve. Vous devez le faire fréquemment, non ?
— Nom de… Mir ! Pour la dernière fois, sortez !
— Il est bien, votre fauteuil. C’est du vrai cuir, n’est-ce pas ?
— N’abusez pas de ma patience…
— Vous ne répondez pas à ma question.
— Qu’est-ce que vous voulez, Mir ? Votre lettre de licenciement, c’est cela ?
— Tout de suite les grands mots.
— Ah, mais ! Ça suffit, hein ! N’abusez pas de ma patience, sinon…
— Des menaces, en plus !
— Bon. Vous l’aurez voulu… Mademoiselle Viroux… Mademoiselle Viroux…
— Elle ne répond pas ? Vous êtes sûr qu’il marche, votre interphone ?
— Mademoiselle Viroux !
— Mais enfin, monsieur Schmurtzl ! Ne poussez pas comme ça sur ce bouton ! Vous entendez bien que ça sonne dans le bureau à côté ! Si votre secrétaire était là, elle vous répondrait !
— Elle n’est pas là, c’est ça ?
— Vous n’avez pas vérifié ?
— Je suis entré ici directement. Et vous, vous allez en sortir immédiatement. Considérez-vous comme licencié sur le champ, Mir ! Vous m’entendez ? Vous êtes viré ! Sacqué ! Jeté pour faute grave. Vous êtes content, comme ça ?
— Vous devez me le signifier par lettre recommandée, monsieur Schmurtzl.
— Vous l’aurez, rassurez-vous. Dès que ma secrétaire arrive, je la lui fais dactylographier.
— Vous êtes sûr qu’elle viendra ?
— Qu'est-ce à dire ?
— Je crains que vous n’ayez à rédiger vous-même ma lettre, monsieur Schmurtzl.
— Cessez vos impertinences, Mir ! Et pour la dernière fois, quittez ce siège et ce bureau !
— Bah ! Prenez donc une autre chaise. Ou installez-vous à la place de mademoiselle Viroux. Vous n’aurez qu’à allumer son PC pour rédiger ma lettre. Vous savez vous servir d’un traitement de texte, au moins ?
— Espèce d'impertinent ! Vous ne vous imaginez quand même pas que ça va se passer comme ça ? Ah ! Vous voulez un recommandé ! Eh bien, vous allez l'avoir ! Il n'y a pas que ma secrétaire qui peut s'en charger.
— Oui, c'est cela. Téléphonez donc à la DRH.
— Mir, vous êtes grossier !
— Pas tant que ça. Vous, par contre...
— Monsieur Mir, je ne sais pas ce qui me retient de... de...
— Heu... Mes cent kilos et mon mètre quatre-vingt-huit, peut-être ?
— Très bien. Puisque vous avez décidé de vous accrocher ici, je me rends moi-même auprès de madame Sprontz.
— Mais enfin, monsieur Schmurtzl, vous savez bien que la DRH est en congé de maladie !
— De maladie ?
— Elle doit subir une intervention chirurgicale cette semaine. L'auriez-vous déjà oublié ?
— Ah oui ! C'est vrai ! Mais qu'importe. Monsieur Cafarelli se chargera très bien de votre cas.
— Ça m'étonnerait !
— Pardon ?
— Je dis : ça m'étonnerait !
— Et pourquoi, je vous prie ?
— Parce qu'il n'est pas là.
— Lui non plus ?
— Exactement. Il n'est pas là. Personne n'est là.
— P... personne ? Vous vous payez ma tête, Mir ?
— Vous êtes passé par les bureaux ?
— Je vous ai dit que j'étais entré ici directement.
— Donc, vous n'êtes pas passé par les bureaux. Vous ne passez jamais par les bureaux, même pas uniquement pour nous dire bonjour le matin. Vous n'y venez que pour nous houspiller.
— Je n'ai pas que ça à faire, figurez-vous !
— Certes. Mais vous pourriez faire l'effort. Surtout que vous arrivez bon dernier chaque matin. Enfin ! Quand je dis chaque matin...
— Ce ne sont pas vos affaires !
— Mais ce matin, inutile de parcourir les bureaux, donc. Vous n'y verrez personne.
— Personne ?
— Absolument personne.
— Une grève, c'est ça ?
— Pas du tout.
— Un complot ? Un coup monté ?
— Non plus. Personne ne viendra. Ni aujourd'hui, ni demain, ni le reste de la semaine.
— Qu'est-ce à dire ?
— Que vous êtes seul.
— Une rébellion ?
— Une prise de conscience collective. Une décision mûrement réfléchie. Désormais, vous vous débrouillerez sans vos vingt-quatre appointés que vous traitez comme de la merde.
— Qu... quoi ?
— Asseyez-vous, mon cher. Tenez. Je vous rends votre fauteuil. Moi, je m'en vais. J'ai dit ce que j'avais à vous dire.
— Mais... mais...
— Vous me ferez parvenir ma lettre de licenciement dès que vous aurez retrouvé vos esprits, monsieur Schmurtzl. Et quelqu'un pour la rédiger, bien entendu.
— Mais... mais... Ça ne se passera pas comme ça !
— Oh ! Que si ! Adieu, monsieur Schmurtzl.
— Mir ! Attendez !
— Quoi ?
— Des explications ! Que se passe-t-il ? Il n'y a vraiment personne, ce matin ?
— Les ouvriers sont là, ne vous en faites pas.
— Ah.
— Vous savez quel jour nous sommes ?
— Lundi ! Quelle question, Mir !
— Je veux dire : quel jour du mois...
— Heu...
— Je vous rappelle que l'ordre de virement pour la paie des ouvriers doit partir aujourd'hui.
— Et...
— Et comme il n'y a personne à la GRH et aux finances, et que les informaticiens m'ont chargé de couper les serveurs... Ce qui est fait, vous pensez bien !
— Merde, Mir ! Vous jouez à quoi, là ?
— À rien, monsieur le directeur. À rien.
— Mais... si les ouvriers ne sont pas payés, on va avoir un arrêt de travail.
— Vous allez avoir un arrêt de travail, oui.
— Et la RXT623 MkII ? Nous avons des délais à respecter !
— Je sais.
— Les Luxembourgeois nous ont déjà signalé qu'ils réclameraient des pénalités en cas de retard.
— Ils ne sont pas tendres, ceux-là, en effet ! Oui, c'est cela. Asseyez-vous donc, monsieur Schmurtzl, ça vaudra mieux. Vous voulez une serviette pour vous éponger ?
— Ah ! Ne vous foutez pas de moi, Mir ! Qu'est-ce que vous voulez, hein ? Qu'est-ce qu'il vous faut ? Votre indexation, c'est ça ?
— Oh ! L'indexation...
— Je n'aurais pas dû vous la refuser, je sais.
— Nous LES refuser, monsieur Schmurtzl. Nous LES refuser.
— Oui, oui. On ne va pas ergoter. Je peux vous LES accorder. Voilà.
— Toutes ?
— Oui.
— Avec effet rétroactif ?
— N'exagérez pas, Mir !
— De toute façon, c'est trop tard. Les vingt-quatre lettres de démission sont parties ce matin. Je les ai postées moi-même avant de venir. Par recommandé, bien sûr.
— Par... par recommandé ?
— Oui, épongez-vous avec votre mouchoir.
— C'est... c'est un complot !
— Non, c'est une démission collective.
— Mais pourquoi ? Pourquoi ? Ce n'est quand même pas le refus de l'indexation qui...
— Mais non, mon cher Schmurtzl ! Mais non ! Il n'y a pas que ça. Il y a aussi les congés que nous ne pouvons pas prendre, les heures supplémentaires que nous ne parvenons pas à récupérer et que vous refusez de nous payer...
— Mais... Comment allez-vous faire ? Si vous démissionnez tous, vous n'aurez pas droit au chômage ! Il y a des mères de famille, dans le personnel.
— Eh oui !
— Et... et quoi ? C'est tout ce que ça vous fait ?
— Et à vous, Schmurtzl ? C'est tout ce que ça vous fait ? Avez-vous jamais pensé à nous ? Aux mères de famille que vous venez d'évoquer ? À tous ceux parmi nous qui ont du mal à nouer les deux bouts ?
— Ce n'est pas facile pour moi non plus, que croyez-vous !
— Certes. Votre propriété à Cannes, votre vedette de quinze mètres, votre appartement de luxe à Paris, votre quatre-fois-quatre full options, la décapotable et les toilettes de madame Schmurtzl, ça doit vous coûter bonbon !
— N'ironisez pas !
— Non, je compatis. Et maintenant, je m'en vais.
— Que... qu'allez-vous faire, à présent ? Vous avez trouvé du boulot chez un concurrent, c'est ça ?
— Pas du tout. Je m'en vais. Nous partons tous. Nous avons un gros, un très gros chèque à encaisser. Nous l'avons gagné en mettant des petites croix sur un bout de papier. Et même partagé en vingt-quatre, ça reste foutrement intéressant. Adieu, monsieur Schmurtzl. Non, non, ne me raccompagnez pas. Je connais le chemin.



(Ben quoi ? Moi aussi, j'ai le droit de rêver, non ?)

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